Note brève sur l'antinomie de la protestation collective (Pierre Bourdieu)

Publié le par abrice

 Pierre BOURDIEU

 

Le choix de la désertion ou de la protestation, exit ou voice, n'apparaît comme une alternative tranchée qu'aussi longtemps que l'on reste dans la logique de l'action individuelle (1). Les institutions spécialement aménagées pour exprimer les revendications, les aspirations, les protestations fournissent une troisième voie : le porte-parole est une voix autorisée, forte de l'autorité d'un groupe. À l'organisation, qu'il s'agisse de l'entreprise qui vend un lemon (mauvais produit) ou qui licencie ou de tout autre pouvoir institué, il oppose une organisation, parti, syndicat ou association, chargée, au moins officiellement, de la défense collective des intérêts individuels de ses membres. Grâce à la technologie sociale de la délégation qui dote le mandataire de la plena potentia agendi, le groupe représenté se trouve constitué comme tel : capable d'agir et de parler « comme un seul homme », il peut mobiliser toute la force matérielle et surtout symbolique dont il dispose à l'état potentiel. La protestation impuissante ou la désertion insignifiante de l'individu isolé, formes diverses de l'action sérielle, celle du vote ou du marché, qui ne devient efficace que par l'effet des mécanismes aveugles et parfois pervers de l'agrégation statistique, cède la place à une protestation à la fois unitaire et collective, cohérente et puissante. Ceci du moins selon les représentations non moins mythiques que la tradition progressiste n'a cessé d'opposer au mythe de la « main invisible », et qui sont autant de variantes de la figure rousseauiste du « Législateur » capable d'incarner et d'exprimer une « volonté générale » irréductible à la « volonté de tous » obtenue par simple sommation des volontés individuelles.

pointg.gif (57 octets) La mise en question la plus radicale du mythe fondateur des autorités déléguées vient des situations dans lesquelles se révèle l'antinomie de la délégation : je ne puis accéder à la parole puissante, à la voice comme parole légitime, connue et reconnue, autorisée et dotée d'autorité, qu'en m'exposant à me trouver dépossédé de la parole, privé d'une expression qui m'exprime en propre, voire même nié, annulé dans la singularité de mon expérience et de mes intérêts spécifiques par la parole commune, l'opinio communis telle que la produisent et la profèrent mes mandataires attitrés. Ce sont tous les cas où les membres de corporate bodies, et en particulier de ceux qui sont spécialement aménagés pour produire et exprimer la protestation et la contestation, comme les partis, ou les syndicats, se trouvent eux-mêmes placés devant l'alternative de la désertion ou de la protestation, exit ou voice, en raison d'un désaccord entre ce qu'ils ont à dire (et qu'ils peuvent découvrir dans ce désaccord même) et ce que dit la parole autorisée des porte-parole ; et où ils ne peuvent échapper à l'une ou l'autre forme de l'impuissance sérielle — celle de la sortie ou de la protestation individuelle, voire même celle de la pétition destinée à obtenir des mandants un changement de discours et de politique — qu'en instituant une nouvelle organisation, exposée elle-même, en tant que détentrice du monopole de la protestation légitime, à susciter de nouvelles protestations et de nouvelles désertions hérétiques.  http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/propos/notbrev.html

 

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